Économie

La révolution du commerce en Afrique a besoin de la paix

La ZLECAf a le potentiel d’accélérer et de modifier la composition de l’investissement direct international en Afrique, ce qui va contribuer à diversifier les sources de croissance du continent et à relancer son commerce intérieur et extérieur.

Par ailleurs, la fusion des marchés relativement petits de l’Afrique en l’un des plus importants du monde va permettre aux investisseurs de tirer parti de plus grandes économies d’échelle.

Mais l’Afrique risque de passer à côté de cette chance de développement considérable. Dans ce but, ses dirigeants doivent redorer le blason du continent, qui est à présent l’une des régions les plus menacées par les conflits dans le monde. Selon la Banque mondiale, neuf pays africains  souffrent actuellement de fragilité institutionnelle et sociale élevée : 12 sont engagés dans des conflits de moyenne ou de haute intensité. Sans surprise, le nombre de décès liés à des conflits dans la région est passé de 2 200 en 2010 à une moyenne de 14 000 par an depuis 2014 . Dernièrement, les réseaux terroristes transnationaux ont encore aggravé ce problème.

Non seulement ces morts et ces souffrances sont du plus mauvais effet, mais elles détruisent en outre les infrastructures. Les conflits nuisent à l’activité économique et sapent le commerce formel et informel transfrontalier. Le commerce informel entre le Mali et l’Algérie, par exemple, a chuté de plus de 64 %  depuis 2011, en grande partie en raison du conflit dans le nord du Mali et de la fermeture de la frontière entre les deux pays.

Les répercussions néfastes des guerres sur le commerce peuvent laisser des traces durables. Globalement, on estime que les conflits violents entrainent 26 % de réduction des exportations  au cours de l’année où les hostilités commencent, pour atteindre 35 % cinq ans plus tard et 58 % après une décennie. Dans toute l’Afrique, où la durée médiane d’un conflit est d’environ quatre ans, les retombées négatives des guerres sur le commerce peuvent persister à moyen et à long terme.

Les conflits de haute intensité entravent également indirectement le commerce et l’intégration économique en déclenchant une forte augmentation des dépenses militaires. Les dépenses militaires africaines ont augmenté de 17 % au cours de la dernière décennie, pour atteindre 41,2 milliards de dollars en 2019 , selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Dans une région où les importants écarts de financement public compliquent déjà les investissements dans les infrastructures visant à améliorer la productivité, ce détournement de ressources rares peut avoir un impact négatif significatif à long terme sur le développement économique, car il mine la diversification des sources de croissance nécessaires pour atténuer les contraintes de l’offre et pour aligner la production et la demande nationales.

Au cours des dernières années, en particulier au Sahel, les gouvernements ont sensiblement réorienté leur allocation de ressources du développement vers la sécurité. Bien que l’on puisse expliquer cette évolution par la fréquence des conflits de grande intensité, un développement atone peut lui-même susciter des sujets de mécontentement qui minent la sécurité. La subordination des objectifs de développement à des considérations de sécurité à court terme alimente également la corruption, qui à son tour entraîne des inégalités horizontales et intensifie le ressentiment. Un tel climat crée alors des conditions dans lesquelles les conflits et les privations enferment les pays dans une spirale destructrice de pauvreté intergénérationnelle.

On attribue en général les quatre décennies de croissance rapide et de réduction de la pauvreté de la Chine principalement à des réformes économiques réussies, mais ces prouesses peuvent également être considérées comme les dividendes d’un environnement national pacifique et sûr. De même, la forte croissance économique  de l’Éthiopie depuis le milieu des années 2000 montre que des objectifs de défense et de développement, qui se renforcent mutuellement en Afrique, peuvent attirer à la fois des capitaux privés nationaux et étrangers, contribuant ainsi à surmonter les contraintes de l’offre qui pèsent actuellement sur de nombreuses économies de la région.

Le grand avantage d’une Afrique plus pacifique serait une augmentation du commerce continental, qui ne représente actuellement que 15 % du commerce total de la région  et est dominé par la rareté des produits manufacturés, en raison de la dépendance continue de la plupart des pays à l’égard des exportations de matières premières. En outre, des investissements durables à long terme vont accélérer la diversification des sources de croissance et des échanges commerciaux afin d’atténuer le risque de crises récurrentes de la balance des paiements associées aux cycles des prix des matières premières.

La réussite de la ZLECAf dans l’approfondissement de l’intégration économique africaine dépend donc de la création de conditions propices à la sécurité à long terme. Seule une paix durable peut garantir une prospérité durable. Si les décideurs peuvent compléter les réformes de gouvernance économique et démocratique par des améliorations similaires du système judiciaire et du secteur de la sécurité, en mettant l’accent sur la responsabilité et la protection des citoyens, alors les dividendes en termes de prévention des conflits seront encore plus importants.

Fait encourageant, un nombre croissant de pays africains règle leurs différends politiques par la diplomatie et l’État de droit, et non par le recours à la force. Certains membres de la magistrature ont vu s’étendre récemment le champ de leurs responsabilités et exercent de plus en plus leur indépendance. Un exemple notoire est celui de la décision  de la Cour constitutionnelle du Malawi, qui a annulé le résultat de l’élection présidentielle de 2019 suite à des irrégularités substantielles dans les sondages : la nouvelle élection en juin 2020 a donné lieu à une victoire du candidat de l’opposition.

En outre, les réformes de gouvernance vont très probablement avoir des répercussions positives pour la stabilité institutionnelle de l’Afrique et pour son intégration régionale. Bien que l’intégration soit pour l’essentiel un projet politique, sa réussite tient à la reconnaissance par les décideurs politiques de l’importance de ce processus, trop important pour être réduit à un simple enjeu politique. Une plus grande stabilité institutionnelle et une plus grande prévisibilité limitent le risque de perturbations et de discontinuité dans l’intégration régionale durant les transitions politiques.

« Il n’y aura pas de développement sans sécurité et pas de sécurité sans développement », a déclaré  un jour l’ancien Secrétaire général des Nations Unies et prix Nobel de la paix Kofi Annan . « Le développement et la sécurité dépendent également du respect des droits de l’homme et de l’État de droit. »

Un rééquilibrage des objectifs de sécurité et de développement de l’Afrique représente un défi colossal. Mais c’est précisément cette tâche que les dirigeants de la région doivent empoigner à bras le corps pour réaliser l’énorme potentiel de la ZLECAf.
Hippolyte Fofack, économiste en chef de la Banque africaine d’exportation et d’importation (Afreximbank).
© Project Syndicate 1995–2021
 

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